Élise

Une lanceuse d’alerte licenciée et poursuivie après avoir dénoncé des dérives dans un centre dentaire low-cost

Type d’alerte : pratiques frauduleuses présumées et de manquements graves susceptibles de mettre en danger la sécurité des patient·es et la santé publique au sein d’un réseau de centres dentaires low-cost.

Facturations irrégulières, interventions réalisées par des étudiant·es n’ayant pas encore le droit d’exercer seul·es, atteintes potentielles à la sécurité des patient·es, représailles professionnelles : le parcours d’Élise, chirurgienne-dentiste reconnue lanceuse d’alerte, retrace six années d’une affaire mêlant dérives d’un réseau de centres dentaires low-cost, enquêtes judiciaires et procédures ordinales toujours en cours.

En 2019, Élise, chirurgienne-dentiste, rejoint en CDI un centre dentaire exploité par une société commerciale à la tête de 4 autres centres similaires. Monté en association à but non lucratif, le centre promet un accès aux soins à des tarifs plus abordables. Mais est-il vraiment possible de réduire les coûts tout en préservant la qualité des soins ? Peu après sa prise de poste, Élise découvrira l’envers du décor. Elle mettra au jour un fonctionnement reposant sur un système mêlant pratiques illégales et dérives assumées : surfacturation d’actes médicaux, facturation d’actes fictifs inscrits dans les dossiers des patient·es… Autant d’éléments qui traduiraient une logique de rentabilité qui primerait sur toute considération médicale.

Mais ce n’est que le début d’une série de pratiques encore plus préoccupantes. Le recours à des assistant·es non diplômé·es aurait fait peser un risque important sur le respect des protocoles de stérilisation au sein du centre, avec un risque de contaminations croisées entre patient·es (VIH, hépatites, herpès…). Par ailleurs, de jeunes étudiant·es en odontologie, qui n’étaient pas encore autorisé·es à exercer de manière autonome, auraient été amené·es à réaliser des interventions complexes sans supervision, notamment des chirurgies implantaires et des traitements prothétiques. Loin d’être toujours aussi économique qu’il le prétend, ce modèle « low cost » aurait ainsi exposé les patient·es, mais aussi les personnels soignants et non soignants, à des risques multiples et graves.

Photos centre
Légende : Photo 1 : Accumulation des poubelles et déchets dans les locaux. / Photo 2 : Stérilisation à risque, encombrée et avec nourriture.

Pour masquer ces irrégularités, ces actes auraient ensuite été enregistrés et facturés sous l’identité d’autres praticien·nes du centre, brouillant toute traçabilité médicale. Suivant cette logique, il aurait été demandé à Élise de participer à ce système en acceptant que certains actes soient facturés sous sa propre identité. Elle refuse. Cela reviendrait à cautionner des pratiques susceptibles de relever d’un exercice illégal de la profession. Elle découvrira toutefois que certaines de ces opérations auraient déjà été réalisées et enregistrées à son nom sans même qu’elle ne donne son accord. Elle demande alors au centre de procéder à leur rectification.

Au-delà de ces escroqueries, plusieurs interventions auraient également entraîné de lourdes complications pour certain·es patient·es : traitements prothétiques mal réalisés, rejets d’implants, douleurs persistantes, reprises chirurgicales complexes, etc. Dans les cas les plus graves, le manque d’expérience et d’encadrement des praticien·nes aurait même conduit à des mutilations irréversibles.

Photos centre
Légende :Radiographie montrant plusieurs implants tombés, qui auraient ensuite été refacturés.

Pour les patient·es concerné·es, la souffrance est aussi psychologique, puisque les séquelles touchent à une dimension profondément intime de leur identité : l’image de soi. À l’angoisse liée à l’incertitude d’une éventuelle réparation, s’ajoute pour les patient·es une rupture de confiance envers le système de soins. Ces constats sont corroborés par plusieurs messages internes authentifiés par commissaire de justice. On peut notamment y lire : « Les patients reviennent tous mécontents, euh ils ont tous très mal » ou encore « Les patients ont mal. Y en a plein qui veulent pas revenir ».

Inquiète pour les patient·es du centre, Élise décide de faire un signalement, d’abord en interne. Elle fait remonter les informations au niveau national et s’adresse à l’un des dirigeants et cofondateurs du réseau de centres. Mais celui-ci ne montrerait aucune intention de remédier aux faits signalés.

Tout s’accélère à la rentrée 2020. Après avoir multiplié les signalements internes durant l’été, Élise décide de se tourner vers des autorités externes. Elle effectue plusieurs signalements auprès de plusieurs Ordres départementaux de chirurgiens-dentistes, puis de l’Agence régionale de santé (ARS) et du procureur de la République. Elle tente également, à plusieurs reprises, d’obtenir un échange avec le président du Conseil national de l’Ordre des chirurgiens-dentistes (ONCD), sans succès.

Le surlendemain de ses alertes, Elise reçoit un premier avertissement de la part de son employeur. Au total, trois sanctions disciplinaires lui seront infligées en l’espace de seulement quatre jours de travail. La situation se retourne alors brutalement contre elle. Ses accès informatiques sont suspendus et elle n’a plus accès au logiciel de gestion des rendez-vous et de facturation du centre, ni à son espace Doctolib.

D’autres mesures de représailles entraînent une dégradation de ses conditions de travail, comme la restitution des clés du centre à la demande de sa hiérarchie. Élise ne peut alors accéder aux locaux qu’en demandant à ses collègues de lui ouvrir la porte, puis de la refermer derrière elle. Elle est aussi victime de harcèlement, son employeur cherchant à la discréditer en lui reprochant un « comportement inadapté » et en la décrivant comme une « harceleuse » réalisant « des escroqueries » et « des fraudes à la sécurité sociale ». Élise est finalement convoquée à un entretien préalable à un licenciement, assorti d’une mise à pied. Elle est licenciée pour faute grave en octobre 2020. Élise réagit : « Professionnellement, tout a été attaqué : ma position, mes conditions d’exercice, ma carrière, ma réputation. Personnellement, le coût est incalculable ».

Quelques jours plus tard, alors qu’Élise se rend au centre pour récupérer ses effets personnels, elle est agressée physiquement par 3 salariées du centre. Elle dépose plainte. Classée sans suite, l’affaire n’a pas donné lieu à des poursuites pénales, mais l’avis de l’autorité judiciaire indique néanmoins qu’une infraction a été commise et qu’une suite administrative a été ordonnée.

Après avoir saisi les prud’hommes et alerté l’Ordre des chirurgiens-dentistes, Élise est reconnue comme lanceuse d’alerte par la Maison des Lanceurs d’Alerte en septembre 2022. Quelques mois plus tard, le Défenseur des droits lui accorde également cette certification. Mais malgré cette double reconnaissance, les représailles s’intensifient. En 2023, Élise reçoit une plainte du Conseil national de l’Ordre des Chirurgiens-dentistes (ONCD), notamment pour anticonfraternité et déconsidération de la profession.

En septembre 2024, la plainte est rejetée en première instance. Mais dès le lendemain, l‘ONCD fait appel. L’audience d’appel se tient en novembre 2025 et Élise espère alors tourner définitivement la page. Contre toute attente, 15 jours plus tard, l’ONCD demande la réouverture des débats, en invoquant de prétendus « éléments nouveaux » qui auraient été transmis anonymement par coursier. Or, ces documents, présentés comme inédits, portent des tampons de l’Ordre datant de 2021 et avaient déjà été produits à plusieurs reprises. Depuis, Élise attend une nouvelle convocation devant la Chambre disciplinaire nationale pour une seconde audience d’appel.

Élise décrit un enchaînement de procédures qu’elle vit comme un engrenage sans fin. Après plus de cinq années de contentieux, alors que l’affaire semblait sur le point d’être définitivement tranchée, l’ONCD a obtenu la réouverture de l’instruction. Dans le même temps, aucune plainte n’aurait été engagée contre certains des praticiens mis en cause pour des faits d’exercice illégal, de mutilations ou de surfacturation. Une différence de traitement qui interroge sur une éthique à géométrie variable.

Les faits signalés par Élise et les éléments du dossier montrent que son alerte était non seulement fondée, mais nécessaire. Pourtant, près de deux ans se sont écoulés entre son signalement et les premières perquisitions, laissant perdurer, durant cette période, des pratiques particulièrement préjudiciables, au détriment de la santé des patient·es et de la sécurité sanitaire. En effet, le montage associatif aurait permis au réseau de centres de capter des ressources publiques destinées aux soins au service d’un modèle commercial. Cette affaire soulève ainsi des interrogations majeures sur les mécanismes de contrôle et de protection des lanceurs d’alerte dans le secteur de la santé dentaire. Le 2 décembre 2025, le député Ugo Bernalicis a d’ailleurs adressé une question écrite à Mme la ministre de la Santé sur les graves dysfonctionnements constatés dans ce domaine, restée à ce jour sans réponse.

Élise conclut : « Ce que l’on ne dit jamais, c’est que le lanceur d’alerte est bien souvent contraint de faire le travail d’enquête lui-même. […] Dans mon cas, cela a représenté trois années de ma vie consacrées à établir les faits et à me faire entendre. Puis trois autres années à me défendre contre les représailles qui ont suivi. Six ans. Six années pendant lesquelles j’ai dû simultanément prouver que j’avais raison et survivre aux conséquences d’avoir eu raison. La reconnaissance du Défenseur des droits a une valeur purement symbolique. Mais le symbole ne paie pas les avocats, ne restaure pas une carrière, et n’arrête pas les représailles. J’attends désormais des autorités qu’elles passent des certifications aux actes : des sanctions effectives contre ceux qui exercent des représailles, et un soutien concret, financier, juridique, humain, pour ceux qui ont eu le courage d’alerter. Car on ne peut pas demander à quelqu’un de servir l’intérêt général, puis le laisser seul en porter le coût. »

Élise