Hakim

« Si j’avais su qu’une alerte pouvait se retourner à ce point contre celui qui la lance, je me serais abstenu. »

Type d’alerte : dérive présumée d’un dispositif de mécénat utilisé à des fins de développement commercial.

Hakim, ancien salarié de CPI-France (Groupe Wendel) a été reconnu comme lanceur d’alerte après avoir révélé que le mécénat mis en place par la Fondation de Wendel, reconnu d’intérêt public, aurait été détourné de sa finalité philanthropique pour servir les intérêts du groupe. Derrière des soit-disant formations proposées gratuitement à des hôpitaux publics, l’entreprise cherchait en réalité à capter de nouveaux clients. Son parcours, marqué par des représailles internes ayant conduit à son licenciement, illustre les difficultés rencontrées par celles et ceux qui osent signaler des faits contraires à l’intérêt général.

Recruté en 2021 comme responsable du développement commercial au sein de Crisis Prevention Institute France (CPI-France), Hakim est chargé de vendre des formations en « prévention, désamorçage et gestion des comportements agressifs ou violents » auprès d’hôpitaux publics, d’établissements médico-sociaux et sociaux. Or, il constate rapidement que le développement commercial reposerait principalement sur un dispositif de mécénat financé par la Fondation Wendel, présenté comme un soutien aux professionnel·les de santé, alors mobilisé·es en première ligne face à la pandémie de Covid-19.

Le mécénat d’entreprise consiste, pour une entreprise, à apporter un soutien matériel, financier ou en compétences à une structure d’intérêt général, telle qu’une association, une fondation ou un établissement public. Pour des organisations souvent contraintes sur le plan financier, cela constitue un levier précieux qui leur permet d’accéder à des ressources ou à des compétences dont elles ne disposent pas en interne. Afin d’encourager le secteur privé à recourir au mécénat, le droit français prévoit un avantage fiscal : l’entreprise peut bénéficier d’une réduction d’impôt correspondant à 60% de la valeur du don réalisé. Un mécanisme « gagnant-gagnant » pour l’entreprise et la structure bénéficiaire. En tout cas en théorie…

L’Observatoire des multinationales considère ce dispositif davantage comme « une aide aux entreprises » que comme un dispositif relevant de la philanthropie. En effet, les contrôles sur la mise en place effective des missions restent limités, laissant la porte ouverte à d’éventuels détournements.

Les révélations de Hakim illustrent en partie ces dérives potentielles : le mécénat de compétences mis en place par CPI-France n’était en réalité qu’un outil commercial déguisé. Au fil des mois, Hakim identifie plusieurs pratiques qu’il estime frauduleuses : surfacturations, commandes fictives, orientation vers les formations les plus lucratives (pouvant dépasser les 40 000€ les sept jours de formation), ainsi qu’un démarchage abusif s’appuyant sur la gratuité affichée du dispositif.

Le point de bascule intervient lorsqu’il découvre que des rendez-vous commerciaux auraient été facturés au titre du mécénat sans que les structures concernées en aient été informées, certains établissements publics bénéficiant ainsi du dispositif à leur insu. Hakim est à son tour invité à requalifier des rendez-vous en formations, mais il refuse d’impliquer ses clients, de près ou de loin, dans ces pratiques et d’engager sa propre responsabilité pénale. Il déclenche alors une procédure d’alerte interne, conformément à la politique de la société.

Hakim saisit le directeur juridique de CPI International, basé aux États-Unis. Mais la confidentialité prévue par la procédure n’est pas respectée : son identité est transmise aux personnes mises en cause par son signalement. S’ensuit une campagne violente de harcèlement marquée par des pressions, des mises à l’écart et des attaques personnelles. En février 2023, il est mis à pied puis licencié pour faute grave, avec effet immédiat et sans préavis.

Hakim saisit alors la Maison des Lanceurs d’Alerte et le Défenseur des droits, qui lui reconnaissent la qualité de lanceur d’alerte. Par ailleurs, plusieurs signalements au titre de l’article 40 du code de procédure pénale – un dispositif qui oblige toute autorité publique ayant connaissance de faits potentiellement délictueux à en informer le procureur de la République – sont également transmis, notamment par le président d’un conseil départemental et une députée.

Une question écrite est également adressée par le député Ugo Bernalicis à l’attention du ministre de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle. Elle interroge à la fois les insuffisances du contrôle du mécénat d’entreprise et celles des dispositifs de protection des lanceurs d’alerte relevant de ce ministère. La réponse publiée à la question du député ne formule toutefois pas de pistes concrètes…

En décembre 2025, le conseil de prud’hommes de Bobigny annule le licenciement de Hakim. La juridiction reconnaît aussi des faits de harcèlement moral, de discrimination raciale et de violation de la confidentialité du signalement. Sa qualité de lanceur d’alerte est également reconnue. Le groupe n’ayant pas fait appel, la décision est désormais définitive. Dans son rapport bisannuel publié en mai 2026, le Défenseur des droits souligne qu’il s’agit de la première fois en France qu’un conseil de prud’hommes indemnise un lanceur d’alerte pour le préjudice moral lié à la violation de la confidentialité de son signalement. Toutefois, le montant de 5 000 € de dommages et intérêts apparaît insuffisant au regard des années de préjudice subis par Hakim.

Par ailleurs, quelques mois auparavant, CPI-France avait annoncé la fermeture de son bureau français. Cette décision prive la victoire judiciaire d’une de ses issues concrètes les plus classiques, à savoir le retour du salarié dans l’entreprise. La victoire obtenue à Bobigny apparaît ainsi en demi-teinte.

Son avocate a déposée le 29 janvier dernier une plainte pénale pour « escroquerie en bande organisée, blanchiment et pratiques commerciales trompeuses » auprès du procureur de la République.

Aujourd’hui, Hakim affirme que, s’il devait refaire ce choix au vu du « sacrifice personnel », il ne lancerait pas l’alerte. Un témoignage amer qui met en lumière les difficultés persistantes auxquelles sont confrontés les lanceurs d’alerte en France.

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