
Fonctionnaire à la métropole du Havre, Judith met au jour des irrégularités dans la gestion de la Cité numérique, confiée à une association dans le cadre d’une convention publique dont les conditions d’attribution et d’exécution soulèvent des interrogations. Cette convention est signée par Édouard Philippe, alors maire du Havre et président de la communauté urbaine, ainsi que par l’une de ses adjointes. Or, cette dernière présidait également ladite association. Judith signale donc un possible détournement de fonds publics. Mais les événements se retournent contre elle : progressivement mise à l’écart, son contrat ne sera pas renouvelé. Un recours est ensuite engagé devant le tribunal administratif de Paris pour faire annuler l’avis du Défenseur des droits reconnaissant la qualité de lanceuse d’alerte de Judith. À l’origine de cette action : la communauté urbaine du Havre.
En 2020, Judith est recrutée en tant que directrice générale adjointe par la métropole du Havre. Parmi ses responsabilités figure le suivi de l’exploitation de la Cité numérique, un tiers-lieu dédié à l’innovation et à l’entrepreneuriat, conçu pour favoriser l’émergence et le développement de start-ups.
En prenant ses fonctions, elle s’intéresse aux conditions dans lesquelles le site est exploité. Elle découvre qu’avant son arrivée, en mars 2020, la métropole avait lancé un appel à manifestation d’intérêt pour en confier l’animation. Une seule structure s’était portée candidate : l’association LH French Tech (LHFT), créée curieusement à la même période. En juillet 2020, une convention est signée avec cette association, lui attribuant 2,15 millions d’euros sur quatre ans. Or, en examinant ce document, Judith remarque qu’il est cosigné par Édouard Philippe, alors maire du Havre et président de la communauté urbaine, et par Stéphanie de Bazelaire, en qualité de présidente de l’association. Or, cette dernière est également élue de la collectivité, occupant les fonctions d’adjointe au maire du Havre et de déléguée communautaire. Judith estime alors être confrontée à une situation de conflit d’intérêts.
Au fil de ses vérifications, Judith relève d’autres anomalies concernant la gestion de l’association LHFT. Elle constate notamment que celle-ci présente un niveau d’activité « très faible », alors que les dépenses consacrées au personnel sont « très élevées », sans que le détail des postes et des rémunérations ne soit clairement documenté. Elle se heurte également à un manque de communication. Malgré ses demandes répétées, elle ne parvient pas à obtenir des informations claires sur la situation financière de l’association ni sur l’activité réellement mise en œuvre au sein de la Cité numérique.
Judith alerte donc sa hiérarchie sur la « nécessité de mettre fin de manière anticipée à la convention en cours » liant la métropole à l’association LHFT. Cette demande aboutit début 2022 à une décision formalisée par le Conseil Communautaire.
Mais la situation se retourne contre elle : progressivement mise à l’écart, elle fait face à de nombreuses pressions internes qui affectent sa santé. Elle demande alors la protection fonctionnelle auprès d’Édouard Philippe et l’informe de sa saisine de la Défenseure des droits. Quelques semaines plus tard, elle apprend qu’elle ne bénéficiera pas de cette protection et que son contrat ne sera pas renouvelé. Elle décide alors de porter plainte en septembre 2023 auprès du Parquet National Financier (PNF) pour « prise illégale d’intérêts, favoritisme, détournement de fonds publics et harcèlement moral ». Une enquête préliminaire est ouverte en décembre 2023 et conduit, en avril 2024, à des perquisitions à l’hôtel de ville du Havre et au siège de la communauté urbaine.
Début 2025, Judith est reconnue lanceuse d’alerte par la Défenseure des droits, soit deux ans après sa saisine. Pour la faire taire, un recours est déposé devant le tribunal administratif de Paris aux fins d’obtenir l’annulation de l’avis de la Défenseure des droits reconnaissant le statut de lanceuse d’alerte de Judith. Cette action, engagée et financée par la communauté urbaine, intervient alors même que cet avis ne vise qu’Édouard Philippe et Stéphanie de Bazelaire. Dans le même temps, Judith supporte seule ses frais de défense, déjà évalués à plus de 50 000 euros d’honoraires d’avocat, tandis que les personnes mises en cause bénéficieraient, elles, d’une prise en charge de leurs frais de défense au pénal par la communauté urbaine, ce qui pourrait soulever des interrogations quant à un éventuel détournement de fonds publics.
Judith témoigne : « Les conséquences financières et pour ma santé sont terribles. Elles le sont également pour ma carrière professionnelle. Et les pressions ne se sont pas arrêtées avec mon départ du Havre : aujourd’hui encore, dans mon nouvel emploi, elles perdurent. Toute ma famille subit ces conséquences, aussi bien morales que matérielles. Nous avons la chance de vivre dans un pays où lancer l’alerte, même contre les plus puissants, n’est pas synonyme de danger de mort. Mais cela reste un acte de résistance qui a des conséquences lourdes dans tous les domaines de la vie. Ce combat est long, épuisant et coûteux. Pourtant, ce combat n’est pas juste le mien. C’est aussi le vôtre. »
En juin 2025, Judith dépose une plainte avec constitution de partie civile auprès du doyen des juges d’instruction contre Édouard Philippe, Stéphanie de Bazelaire et la directrice générale des services, pour « harcèlement moral, favoritisme, détournement de fonds publics, prise illégale d’intérêts et concussion ». Par cette démarche, elle espère enfin être entendue par un juge d’instruction.
Quant à la plainte auprès du PNF, une information a été ouverte depuis mai dernier. Dans leurs réquisitions, les deux juges nommés par le parquet reprennent l’ensemble des qualifications visées dans la plainte de Judith, soit quatre atteintes à la probité (prise illégale d’intérêts, favoritisme, détournement de fonds publics et concussion) ainsi que le harcèlement moral.