Vincent rejoint l’association ARAP-Rubis en 2018. Il y entre d’abord en service civique, avant d’être recruté en CDI l’année suivante comme travailleur social. Fondée en 1996, ARAP-Rubis est une structure reconnue dans le Gard, engagée dans la prévention des infections sexuellement transmissibles et dans l’accompagnement des personnes LGBTQIA+ en situation de précarité ou victimes de discriminations. L’association est également la seule du département à intervenir en milieu prostitutionnel. Cette spécificité lui a permis d’obtenir l’agrément de « centre de référence départemental LGBT+ », ainsi que le soutien financier de l’État et de la municipalité de Nîmes, où elle est implantée.
Lorsqu’il intègre la structure, Vincent sait à quoi s’attendre. Il se prépare à affronter des réalités dures : discriminations, violences sexuelles, proxénétisme, etc. C’est précisément pour cela qu’ARAP-Rubis existe, et c’est dans ce cadre qu’il souhaite inscrire son engagement professionnel. Vincent intervient ainsi sur des actions de prévention de proximité, afin d’informer et d’orienter les personnes accueillies vers les services de soins, l’aide alimentaire, le logement d’urgence, etc.
Mais très vite, le « cadre sécurisé » affiché par l’association se révèle être un décor : Vincent comprend alors que les violences ne viennent pas seulement de l’extérieur.
Viols, agressions sexuelles, harcèlement moral… Au sein même de l’association, des faits graves émergent. Mais ce qui révolte le plus Vincent, ce sont les cas de corruption de mineurs et l’exploitation de jeunes migrants sans-papiers, contraints à des actes sexuels ou à travailler en échange d’un hébergement. Il ne s’agit pas d’incidents isolés, mais d’un système organisé de violences et d’abus de faiblesse visant des personnes en situation de vulnérabilité et de grande précarité, qu’elle soit émotionnelle, financière ou administrative. Des personnes que l’association est précisément censée protéger. À cela s’ajoute un climat d’omerta pesant sur les salarié·es, maintenu par la peur des représailles. À l’origine de cette ambiance délétère, deux hommes : le directeur de l’association et son mari.
Vincent décide alors de lancer l’alerte. D’abord en interne, puis en multipliant les signalements auprès de différentes structures : associations partenaires, bailleurs, autorités judiciaires et administratives. « En tant que professionnel de la prévention des violences, mon devoir est d’agir avant qu’il ne soit trop tard. C’est dans ce cadre-là que j’ai effectué ces signalements : agir était non seulement urgent et nécessaire, mais je considère également que c’est ce que tout travailleur social se doit de faire. », indique-t-il.
ARAP-Rubis, malgré sa connaissance des faits graves, ne lui apporte aucun soutien. Pire, la présidente décide d’écarter Vincent et l’un de ses collègues, les accusant, lors d’une enquête interne biaisée, de vouloir « détruire l’association ». En arrêt maladie depuis 2021, Vincent est finalement licencié pour inaptitude en 2025.
Accompagné par la Maison des Lanceurs d’Alerte depuis 2024, Vincent a été reconnu lanceur d’alerte par notre association. « Le manque de réactivité des autorités saisies dans ce dossier nous a particulièrement choquées. Face à des faits d’une telle gravité, chaque jour compte, au risque de voir le nombre de victimes se multiplier. Vincent a fait tout ce qu’il pouvait pour mettre fin aux violences qu’il a observées et subies. Mais rien ne l’avait préparé à l’inaction, ni à la longueur des démarches. Il a alors dû multiplier les signalements, frapper porte après porte, pendant cinq ans, jusqu’à l’épuisement complet. Ce n’est pas normal. », souligne Cléo Bour, responsable juridique.
Nîmes : après cinq ans d’alertes, le directeur d’une association de santé communautaire mis en examen pour corruption de mineurs, Mediapart, février 2026.
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