Le 13 septembre dernier, à l’occasion de la Fête de l’Humanité, la Maison des Lanceurs d’Alerte (MLA) a organisé une table ronde sur la place des lanceurs et lanceuses d’alerte – et plus largement des défenseur·es des droits humains et des droits environnementaux – dans un contexte marqué par une crise profonde de la démocratie. Face à la montée des atteintes à l’État de droit, aux pressions sur les droits fondamentaux, dont les libertés associative, syndicale et journalistique, ces personnes incarnent un contre-pouvoir indispensable, qui mérite d’être soutenu et protégé. Elles contribuent ainsi à la vitalité de la démocratie, qui ne saurait exister sans vigilance citoyenne.
Animée par Elodie Nace, déléguée générale de la MLA, la discussion a réuni : Houria Aouimeur, lanceuse d’alerte dans l’affaire AGS, Christophe-Cécil Garnier, journaliste et co-rédacteur en chef du pôle enquête de StreetPress, Daniel Ibanez, militant et co-fondateur de la Rencontre annuelle des lanceurs d’alerte et Margot Jaymond, chargée de plaidoyer pour la justice climatique chez Amnesty International.
Devant un public d’environ 50 personnes, les intervenant·es ont partagé des constats préoccupants sur l’état des libertés fondamentales en France, mais aussi sur la solitude et les représailles que subissent celles et ceux qui osent alerter, des situations qui peuvent alimenter une perte de confiance dans le bon fonctionnement des institutions censées garantir la démocratie.
Christophe-Cécil Garnier a ouvert le débat en revenant sur le cas du lanceur d’alerte Amar Benmohamed, policier ayant dénoncé des « centaines de cas d’injures à caractère racial, de violences, de privations et de menaces » dans les cellules du tribunal de Paris. Il alerte alors, à de maintes reprises, les différents niveaux de sa hiérarchie, notamment par des rapports écrits. Il adresse ensuite un signalement à l’Inspection Générale de la Police Nationale (IGPN) avant de recourir en dernier ressort à la divulgation publique, en septembre 2020 sur Streetpress. Quatre ans après, il ne s’est toujours rien passé, et le dossier risque d’être clôturé par le juge d’instruction, sans que les responsables ne soient jamais entendus. Pour le journaliste, ce cas révèle une crise de confiance institutionnelle profonde : « Je vois des gens qui, quand ils se font violenter par la police, on leur dit d’aller porter plainte à l’IGPN… Eh ben, ces personnes répondent : « Oui, mais non », parce qu’elles constatent à quel point les enquêtes sont enterrées et à quel point elles n’aboutissent à rien. On n’interroge jamais personne, et à la fin, tout est classé sans suite. Il y a donc une vraie perte de confiance dans un organisme qui est censé réguler la police, qui est quand même une des grandes institutions de notre société. Et derrière ça, on perd aussi confiance dans la justice. Parce qu’au final, on se retrouve à subir des violences, ou à les dénoncer… et il ne se passe rien. » Le tabou reste fort, y compris sur le terme même de « violences policières », qui « n’a commencé à être utilisé par les grands médias que dans les années 2010 », et dont l’usage est encore parfois « perçu comme militant ».
Houria Aouimeur s’est reconnue dans un parcours que beaucoup de lanceurs et lanceuses d’alerte connaissent bien : « On dénonce un problème, mais on finit par devenir nous-mêmes le problème. […] Le paradoxe, dans notre démocratie, c’est que lorsque vous dénoncez, lorsque vous alertez, vous êtes puni. Vous n’êtes pas protégé, vous êtes puni. Ceux qui sont protégés, ce sont vos persécuteurs. Aujourd’hui, je me retrouve face à ce paradoxe. » Elle est ensuite revenue sur son histoire personnelle. En 2018, Houria Aouimeur est nommée directrice générale l’AGS (Assurance pour la gestion du régime de Garantie des Salaires). Rapidement, elle découvre de possibles détournements de fonds massifs rendus possibles par l’absence de contrôles efficaces. Potentiellement chiffrés en milliards d’euros, ces détournements sont réalisés au détriment des salarié·es que l’AGS est censé protéger. Houria Aouimeur va d’abord alerter en interne, en insistant sur la nécessité de renforcer les contrôles. Mais face à l’inertie de sa hiérarchie, elle saisit les autorités compétentes. Dès 2019, deux plaintes sont déposées, notamment pour abus de confiance, corruption et prise illégale d’intérêt. C’est alors qu’elle commence à subir des pressions croissantes, allant jusqu’à des actes d’intimidation visant ses proches et ses collaborateurs. En interne, elle est la cible de procédures disciplinaires abusives, et en février 2023, elle est brutalement licenciée pour « faute lourde ».
Le 10 juillet 2025, Houria Aouimeur a été déboutée par la Cour d’appel de Paris, malgré une décision favorable rendue le 24 juin par le tribunal judiciaire de Paris, qui avait confirmé la légitimité de son alerte. « Je suis très attachée à notre Constitution, et je suis très attachée à nos institutions, qui ont le mérite d’exister […] je fais très attention à ce que je dis, mais malgré tout, je m’interroge. Je m’interroge sur la motivation de cet arrêt de la Cour d’Appel qui nous a déboutées, et qui nous prive de la possibilité d’arrêter, en urgence, la brutalité et le préjudice qu’on subit, mon assistante et moi, du fait de ce licenciement brutal […] c’est la première fois que je le dis, mais c’est vrai que je m’interroge ». Elle ajoute : « C’est ça, la vraie vie d’un lanceur d’alerte. Le simple fait que je vous dise « la vie d’un lanceur d’alerte » montre quand même que notre pays, notre République est malade, et qu’on est en situation d’échec. Parce que si ce n’était pas le cas, je ne serais pas ici à vous parler de cette histoire, et on n’aurait pas besoin de ce statut. »
À ce témoignage, Daniel Ibanez répond en soulignant que les lanceurs et lanceuses d’alerte ne sont pas des personnes qui agissent dans le cadre de la désobéissance civile, « comme on le dit souvent dans certaines associations et ONG », ajoute-t-il. « À mon sens, les lanceurs d’alerte sont au contraire très obéissant·es aux règles de la République. » En effet, plutôt qu’une crise de la démocratie, Daniel Ibanez parle d’une crise des droits fondamentaux de la République. « Je pense que c’est ça la question, parce que la démocratie ne fait que découler de l’application et de l’exercice des droits fondamentaux. Et je dis ça parce qu’on est dans une période extrêmement grave, et à mes yeux, l’extrême droite est déjà au pouvoir avec des gens comme Bruno Retailleau qui considèrent qu’on peut déplacer le curseur de l’État de droit. Or, non, on ne peut pas déplacer le curseur de l’état de droit, car dès qu’on commence à le déplacer, on porte atteinte à la République. » Daniel Ibanez ajoute que les lanceurs d’alerte n’émergent que lorsque la force publique, c’est-à-dire les services de l’État et l’ensemble des institutions, dysfonctionnent.
Faisant écho à cette crise des droits fondamentaux de la République, Margot Jaymond met en lumière la répression croissante dont sont victimes les militants et militantes environnementaux. Plutôt que d’être écouté·es lorsqu’ils et elles défendent nos droits et notre environnement, ces personnes subissent des pressions fortes de la part des institutions. Elle précise que certaines associations et certain·es activistes font face à plusieurs dizaines de procès, parfois sur quelques semaines, parfois sur plusieurs années. Cette stratégie vise à détourner leurs ressources humaines et financières, les contraignant à consacrer leur énergie à lutter contre la répression plutôt qu’à défendre leurs causes. « Les défenseurs et défenseuses de l’environnement font face à de plus en plus d’obstacles pour se mobiliser [...] justifiés par un narratif qui sort complètement le climat du débat public. En fait, on parle du climat sous un angle presque sécuritaire, comme si les militants et militantes représentaient une menace pour l’ordre public, comme s’ils pouvaient être dangereux ou dangereuses. Mais on ne parle jamais des raisons de leur mobilisation, des causes profondes du changement climatique, ni des véritables responsables de la crise que nous traversons aujourd’hui. »
« On dénonce un problème, mais on finit par devenir nous-mêmes le problème. […] Le paradoxe, dans notre démocratie, c’est que lorsque vous dénoncez, lorsque vous alertez, vous êtes puni. Vous n’êtes pas protégé, vous êtes puni. Ceux qui sont protégés, ce sont vos persécuteurs. Aujourd’hui, je me retrouve face à ce paradoxe. »
Houria Aouimeur
Pour conclure, malgré le tableau préoccupant sur l’état de droit en France, les intervenant·es ont tenu à proposer des pistes d’action concrètes pour poursuivre la lutte en faveur de l’intérêt général.
Houria Aouimeur a souligné que, malgré les épreuves qu’elle a traversées et continue de vivre, elle ne souhaite pas décourager les lanceurs et lanceuses d’alerte de demain. Elle les encourage, au contraire, à exercer leur devoir citoyen en protégeant l’intérêt général et les droits fondamentaux. Son principal conseil : ne pas rester seul·e. Elle insiste sur l’importance de s’engager collectivement, notamment à travers des associations comme la Maison des Lanceurs d’Alerte ou Anticor. Pour elle, sans action collective, cette lutte perd tout son sens. Cette solidarité est essentielle, et doit venir de toutes et tous, afin de ne pas laisser isolé·es celles et ceux qui lancent l’alerte. Car ce sont justement ces personnes qui, par leur démarche, participent activement à faire vivre notre démocratie.
Pour Daniel Ibanez, il est essentiel de se réapproprier nos droits fondamentaux et de les utiliser comme des leviers de légitimation de nos actions — qu’il s’agisse de la lutte contre la corruption, des violences policières ou encore de la protection de l’environnement (pour ne citer que les thèmes abordés lors de cette table ronde). Il invite chacun et chacune à réapprendre ses droits, à les remettre au cœur du débat public, afin de mutualiser les expériences et de construire un discours cohérent, audible, et capable de mettre les responsables politiques face à leurs responsabilités lorsqu’ils refusent le dialogue.
Pour Christophe-Cécil Garnier, en tant que journaliste, il est essentiel de suivre ses sources « de A à Z », parfois sur plusieurs années. Cela fait partie de l’éthique du métier : « On ne peut pas simplement utiliser un lanceur d’alerte une seule fois pour faire un scoop, puis l’abandonner ». Il souligne également l’importance pour les médias — en particulier les médias indépendants, qui ne disposent pas toujours de beaucoup de ressources — de collaborer entre eux pour mener des enquêtes approfondies, en mettant de côté la logique de concurrence. Enfin, il insiste sur la nécessité d’une coopération entre les médias et les associations, afin de partager les informations. Selon lui, nous avons tous une responsabilité dans la défense de la démocratie, des droits fondamentaux et dans la lutte contre la corruption : « Bien sûr, l’État est plus responsable que nous, mais il faut aller le chercher et ça, ça passe par le nombre ».
Pour conclure, Margot Jaymond a insisté sur la nécessité de redonner toute sa valeur à la parole des militant·es et de légitimer ainsi leurs combats, dans un contexte où ceux-ci sont de plus en plus discrédités. Ce travail incombe en partie aux journalistes, bien sûr, mais il repose surtout sur un engagement collectif : chacun·e doit faire l’effort de s’informer activement. Cela est d’autant plus crucial que certaines informations deviennent difficiles à trouver dans les médias traditionnels, où la désinformation climatique prend de l’ampleur. Il est donc essentiel de se tourner vers des sources alternatives, de croiser les points de vue et d’apprendre à s’informer autrement. Ce n’est pas toujours facile, parfois même rébarbatif, mais c’est un effort indispensable auquel nous devons tous et toutes nous engager.


